13 juin 2008 5 13 /06 /juin /2008 16:37

Alla, de son vrai nom Abdellaziz Abdallah, est né le 15 juin 1946 à Bechar,
métropole saharienne à 900 kilomètres de la Méditerranée Dernier né d’une famillede douze enfants, d’un père venu de Taghit (oasis située à 90 km de Bechar),et d’une mère originaire de Tafilalet, au sud du Maroc. Alla quitte à 15 ans les bancsde l’école pour commencer à gagner sa vie. A seize ans, Alla fabrique son propre luthde fortune : l’universel instrument à cordes des gamins, à base de bidon, de bout debois en guise de manche et de câbles de frein de vélo pour les cordes. Les copainsdu quartier sont son premier auditoire. En 1972, Alla achète son premier oud (luth arabe).
Il joue alors, comme tous ses pairs, des mélodies en vogue et, en général,
du melhoun marocain. Mais, rapidement, il vole de ses propres ailes, se forgeant un style,explorant des horizons nouveaux pour arriver dans sa pratique de l’instrument à unesorte de synthèse entre le jeu oriental et le jeu africain.

En Algérie, un producteur réussit à le faire entrer en studio pour y réaliser une cassette. Aujourd’hui, Alla ne l’accepte qu’à moitié : il a toujours eu une relation absolue, mystique, avec la musique. Longtemps, il s’interdit d’en faire commerce et de faire « carrière ».

La démarche d’Alla est faite d’improvisation au fil des soirées. Il ne se souvient jamais de ce qu’il a joué la veille ; son inspiration : « tout ce qui me fait mal ressort », dit-il. Un récital d’Alla ressemble à un rituel : on vient prendre le musicien et son luth, dans la maison familiale. Un soir comme tant d’autres, il est vingt heures lorsque la voiture d’un ami chauffeur de taxi emporte Alla vers Kenadza. Le soleil s’éteint sur la route droite. A l’entrée de la bourgade, on ne voit que les contours magiques du lavoir de la mine désaffectée et une locomotive miraculeusement préservée de l’usure du temps. La soirée se passe chez un ami, un médecin septentrional, installé dans le Grand Sud, et adopté par la population. Dans le grand salon, tout le monde s’installe sur des matelas posés sur le sol. L’assistance est exclusivement masculine, comme le veut la tradition religieuse dans le Sahara. Alla se met alors à accorder son luth, des heures durant.

Le plus étrange est qu’il joue de son instrument tout en l’accordant simultanément, car, pour lui, accorder le luth n’est pas une simple opération technique. Au moment où il triture les cordes de son instrument, l’oreille collée aux sonorités, il cherche la voie, l’issue par laquelle il s’échappera.

Il peut jouer seul ou accompagné. Il est capable de créer un orchestre dans l’assistance : jerricane, boites d’allumettes, chœur, balancement des corps… tout lui est bon. Le luth d’Alla peut prendre, au gré de l’inspiration, les couleurs de la cithare, celles de la kora ou du guembri (instrument à deux cordes graves venu d’Afrique noire et popularisé dans les années 1970 par le groupe marocain Nass el Ghiwane.)

Découlant de cette liberté d’improvisation, sa musique laisse entrevoir une modernité proche de l’esprit jazzy dans lequel une oreille occidentale classerait volontiers le musicien.

A Bechar, jusqu’en 1968, la France reste présente par le biais de sa base militaire et à travers une vie culturelle importée : orchestres venus de métropole, bals populaires, bistrots…Une ambiance qui ne manque pas alors d’influencer les musiciens de la région. C’est ainsi que l’on peut voir aujourd’hui Hasna, cette fameuse vieille dame noire qui trône dans les mariages avec sa guitare électrique au milieu d’orchestres féminins. Bechar, où l’on peut assister aujourd’hui à des concerts de raï, où dans les années 1960, Boutheldja Belkacem, le Khaled de l’époque, vient d’Oran donner des soirées « Calypso ».

Dans sa ville, la musique d’Alla fait école et porte son nom : le foundou. De son vivant, le père d’Alla est d’ailleurs appelé Embarek Foundou, parce qu’il travaille à cette époque au « fond 2 » de la mine de Kenadza.

Le luthiste va naturellement hériter du surnom paternel, avant de le léguer à sa propre musique (premier album).

Le deuxième album d’Alla, Taghit, fait aussi référence à son géniteur, puisqu’il emprunte son nom à l’oasis dont il est originaire. De plus en plus gaie et malicieuse, sa musique sait prendre le temps du silence et de la réflexion.

La mine de Kenadza, découverte en 1917, transforme cette oasis saharienne en pôle industriel cosmopolite. Le prolétariat accourt de tous les horizons, des hauts plateaux, de Kabylie, du Maroc. On y retrouve des républicains espagnols, des Corses, des Italiens et même des prisonniers allemands de la Deuxième Guerre mondiale… Cette oasis est dirigée par la plus grande confrérie de l’Ouest algérien, au sein de laquelle séjourne Isabelle Eberhardt.

A Kenadza, on fête chaque année le saint patron de la zaouia, Sidi M’hamed Ben Bouziane, au son de la ferda, musique typique, ou du diwan, venu d’Afrique noire et dont Alla s’imprègne également. Le diwan est à l’origine une musique de transe profane puis devenue religieuse. Sa poésie mystique et ses versets coraniques chantés comme une litanie trouvent des adeptes jusque dans les grandes villes du Nord.

Béchar, en même temps que Kenadza, si proches, ont toujours connu une vie musicale diffuse, underground. En effet, il n’est pas de famille où l’on ne touche à la musique, pour le plaisir, où l’on ne gratte un instrument. La proximité du Maroc, les alliances et migrations familiales effacent des frontières culturelles. Le chaâbi de Casablanca, la tradition du melhoun marocain (poésie lyrique amoureuse en semi-dialectal), puis celle du guiwane dans les années 1970 ne restent pas sans influence sur les habitants de Bechar. Alla se souvient des Bouchaïb El Bidaoui, Amar Zahi, Abdelhadi Belkhayat, et surtout du luthiste Brahim El Alami, qui ont constitué son environnement musical.

Il n’est pas exagéré de dire qu’Alla fait école. Ainsi, une multitude de jeunes, plus ou moins connus, s’inspirent de son style ou, plus exactement, de l’esprit de son jeu.

Une improvisation au luth, à partir de quelques thèmes empruntés au musicien, un accompagnement rythmique avec des ustensiles de fortune, et par celui qui le désire, les longs silences impromptus, un égrènement aérien des sons, une derbouka grave et vibrante, frappée à la manière d’une tabla, le tout dans l’intemporalité, la plénitude des instants, des grands espaces… Depuis lors, à partir de Bechar, le foundou essaime.

Il faut dire qu le nombre de cassettes enregistrées par les uns et les autres, au fil des soirées données par Alla, est incalculable. On en dénombre plus de trois cents entre 1980 et 1984. Le son du luth d’Alla ainsi circule dans son pays et au-delà des frontières.

Bernardo Bertolucci, tournant Un thé au Sahara, emporte des enregistrements d’Alla dans ses bagages.

1992 représente un tournant dans la vie et l’itinéraire du luthiste. Cette année-là, il est invité à représenter l’Algérie à un concert donné à l’Unesco. Contre toute attente, notre Saharien jette l’ancre à Paris.

Pour faciliter son installation dans l’Hexagone, l’artiste algérien consent à entrer en studio d’enregistrement, en 1993. Les deux albums suivants sortent respectivement en 1994 et 1996. Il se produit en concert à travers le monde, de Paris à Stockholm, en passant par Bel Horizente (Brésil) et Casablanca. Après le troisième disque, Alla reste délibérément silencieux. Il ne souhaite plus côtoyer un « milieu de requins ». En 2001, LYNDARIS Production parvient à le convaincre de faire son retour ; il enregistre Zahra distribué par Night&Day.

Alla demeure plus que jamais l’un des maîtres du luth, d’envergure internationale. L’un de ses pairs, l’Irakien Mounir Bachir, déclare un jour à un groupe de journalistes algériens : « mais vous avez en Algérie un luthiste exceptionnel, dont le jeu échappe aux schémas de la musique arabe ».

Celui du nomade, sans espace précis…

Nidam ABDI

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