22 juillet 2012 7 22 /07 /juillet /2012 16:19

Kamla w twila

 

Zhor FerganiElle est née comme seules savent naître les étoiles. Elle ne pouvait que briller, durant toute son existence, dès lors que la musique, dans sa famille, loin d’être du dilettantisme, est source de vie. Peut-on alors échapper à un destin tout tracé ? Nous parlons de la diva Fatima-Zohra Reggani, dite El Hadja Z’hor Fergani, née le 16 février 1915 à Constantine. Très tôt, sa mère, Akila Stambouli, elle-même mélomane, lui donne le goût du chant à la mode constantinoise, comme el medh, zadjel, mahdjouz, et de fait lui lègue tout son répertoire traditionnel, qui sera plus tard complété par son père, El Hadj Hamou.

«Les Fergani ont tous un tempérament artistique, la nouba coule dans leurs veines depuis toujours, ils organisent des concerts chez eux, pour le plaisir, et animent eux-mêmes leurs fêtes familiales», relève Slimane Gasmi, gendre de la diva. Et c’est justement lors d’une cérémonie familiale, en 1945, que s’amorce la carrière de la «cantatrice du malouf», dans les genres du mahdjouz et du zadjel, puisés dans les racines andalouses de la cité millénaire. Fonceuse, pleine d’énergie créatrice, elle fonde le premier orchestre féminin, les Benoutet, avec instruments et bendir et, en parallèle, la troupe des premières F’kiret avec bendir et voix uniquement.

Avoir Z’hor et sa troupe pour célébrer une noce, une circoncision ou tout autre heureux événement était un immense privilège, un insigne sujet d’orgueil, rapportent d’authentiques citadines qui admiraient l’élégance, le raffinement et le charme légendaire de l’artiste. Les F’kiret, elles, interprétaient des chants mystiques et rythmés à la gloire du Prophète, mettant en transe les adeptes de la nechra,  «les porteuses de roses», comme on les nommait. Elles organisaient des processions votives au mausolée d’un autre saint patron de la ville, Sidi M’hamed Loghrab, s’adonnant au rituel de la purification par la danse et les invocations des saints. Jugée hérétique par les bien-pensants et les tenants du discours religieux, cette tradition, qui faisait partie intégrante du patrimoine culturel constantinois, sera tout simplement bannie à partir des années 1990.

La diva prend son essor

Comme tous les membres de sa famille, dont son illustre frère, El Hadj Mohamed-Tahar Fergani, Z’hor jouait de plusieurs instruments, surtout du violon  qu’elle maîtrisait sans avoir jamais appris à lire et à écrire, et moins encore le solfège. Grâce à son amie de toujours, la moudjahida Fatima-Zohra Saâdaoui dite El Hadja Tata, sa notoriété dépasse très vite le cadre local. «Je l’ai sollicitée, raconte cette dernière, pour divertir les enfants de chouhada, dans les centres. Elle a hésité, surtout qu’elle ne s’était jamais encore produite devant une assemblée mixte.» Elle craignait surtout d’offenser son frère, Abdelkrim, qui était très conservateur, d’autant qu’elle était deux fois veuve. «J’ai obtenu de son frère Abdelkrim qu’elle sorte du carcan familial et des fêtes exclusivement féminines, et c’est ainsi qu’elle a animé des concerts au profit des enfants de chouhada en 1964 et au théâtre municipal de Sétif, pour ensuite se produire à Alger, devant un grand public, à titre officiel», témoigne-t-elle. Et par bonheur, le frère et tuteur ne fit pas d’objection.

L’Algérie entière reconnut en elle l’ambassadrice incontestée du malouf. «Les œuvres de bienfaisance nous avaient beaucoup rapprochées Z’hor et moi, nous étions inséparables, je lui faisais apprendre par cœur des chansons, et il faut dire qu’elle avait une mémoire prodigieuse, j’ai mis très longtemps à faire le deuil de sa disparition…», poursuit El Hadja Tata.
Très bonne parolière par ailleurs (maniant le chiîr el malhoun ou poésie populaire, en vernaculaire), cette dernière écrira pour la cantatrice plusieurs textes de chansons, avant de l’aider, en 1972, à enregistrer à Paris, chez Pathé Marconi, 6 microsillons 45 tours de ses chants Sidi Abderrahmane, Sidi M’hamed, Sidi Rached, Khelouni, Kemla oua touila, etc.

Son gendre, qui lui voue une admiration sans bornes, nous livre encore quelques faits saillants de son parcours, comme sa participation au Festival national du folklore en 1966, au 1er Festival de la musique andalouse en 1967, à la Semaine culturelle de Constantine… «Elle était infatigable, se souvient-il, elle sillonnait le territoire national et était partout accueillie comme une reine. Elle fut incontestablement la pionnière dans l’interprétation en public du mahdjouz, du zadjel, du medh et du hawzi. Pour ses galas, elle était toujours accompagnée de grands maîtres de l’école constantinoise, à l’instar de Cheikh Hassouna, Benrachi, Darsouni, Benelbedjaoui, ses frères Mohamed-Tahar et Zouaoui, ses neveux Salim et Abdelhamid Fergani, Saïd Krach et son fils Dahmane.»

L’art au service du peuple

Aimant les voyages, elle se rend au Liban où elle fait la connaissance du grand Halim Erroumi (père de la diva Majda Erroumi). Elle effectue le pèlerinage aux Lieux Saints en compagnie de son frère Mohamed-Tahar, avec qui elle poussera, en 1967, jusqu’à Jérusalem. Cette grande dame prodiguait son art tous azimuts. Généreuse, pieuse et dévouée jusqu’au sacrifice, selon les témoignages de tous ceux qui l’ont côtoyée, il lui arrivait d’animer gracieusement les fêtes pour les démunis, se rappelle-t-on. C’est justement cet altruisme exacerbé qu’évoquera, de l’émotion plein la voix, son neveu Salim  qui, très jeune alors, l’accompagna avec son luth dans plusieurs galas. «Sa maison, se rappelle-t-il, était ouverte à tous ceux qu’elle aimait, elle donnait tout ce qu’elle possédait, même durant les moments difficiles où elle ne gagnait presque plus rien.» Elle était connue pour cultiver ses amitiés comme des fleurs, c’est-à-dire qu’elle en prenait grand soin. Elle comptait aussi parmi ses amis beaucoup d’artistes tels Fadila Dziria, Tetma, Mme Ababsa, Seloua, Guerrouabi, Lamari, Hassen El Annabi, Sadek Bedjaoui, El Hadj Mohamed Ghafour…

«Nulle autre femme ne portait la m’leya constantinoise comme elle ; son élégance était légendaire, avec ses gandouras traditionnelles, rutilantes, et celle, particulière, en velours de Gênes brodée de fil d’or appelée ‘djebba Fergani’», révèle encore son gendre, Slimane Gasmi, qui collecte avec amour tous les documents concernant cette belle-mère atypique. La diva quitte la vie terrestre le 5 août 1982, dans une ambiance des plus joyeuses, comme elle y était venue. Elle est terrassée par une crise cardiaque alors qu’elle anime une fête familiale.

Sa voix, un puissant mezzo soprano, aura fait vibrer le Vieux Rocher quarante ans durant, sans interruption. La relève pour les Benoutet, nous informe Mme Aïcha Gasmi, la fille de Z’hor Fergani, sera assurée (sans instruments) par El Hadja Zouleïkha, la sœur de cette dernière et jumelle de Mohamed-Tahar, qui s’est éteinte à son tour il y deux ans, durant le Ramadhan. Sa fille Fatiha et sa nièce Fella, la fille de son frère Abdelkrim, ont, semble-t-il, repris le flambeau, mais il faut avouer, de l’avis de beaucoup d’admirateurs de la diva, que les Benoutet ne sont plus ce qu’elles étaient…

 

Farida Hamadou / El Watan

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Published by Bob_A_A - dans Salon de Musique
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